L’Afrique vient de remporter une importante bataille symbolique à l’Assemblée générale des Nations Unies. Vendredi, 164 États ont voté en faveur d’une résolution encourageant l’utilisation de cartes représentant plus fidèlement la taille réelle des continents, notamment lorsque leurs superficies respectives sont un élément important.
Un seul pays s’est opposé au texte : les États-Unis. Six autres États, à savoir l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l’Ukraine, se sont abstenus.
Au cœur de cette initiative, la remise en question de la très répandue projection de Mercator, utilisée depuis le XVIe siècle et accusée de donner une représentation disproportionnée des territoires situés loin de l’équateur.
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
Mercator dans le viseur, sans interdiction
La résolution adoptée par l’Assemblée générale ne bannit pas la projection de Mercator et n’impose aucune carte de remplacement. Elle invite plutôt les gouvernements, les établissements scolaires, les organisations internationales et les entreprises technologiques à privilégier des projections dites à surface égale lorsque la comparaison des superficies est importante.
Parmi les modèles cités figure Equal Earth, une projection développée en 2018 qui vise à représenter plus précisément les proportions relatives des continents. Le texte appelle également à mieux enseigner les limites inhérentes à toute représentation plane d’une planète sphérique. Aucune carte ne peut en effet reproduire simultanément et parfaitement les surfaces, les formes, les distances et les directions.
Derrière ce qui pourrait apparaître comme un débat purement cartographique se joue une question plus large autour de la perception des territoires et de leur place dans l’imaginaire collectif.
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, qui a défendu l’initiative avant le vote, a résumé l’enjeu ainsi : « Les cartes façonnent notre compréhension du monde ». Selon lui, elles interviennent dans l’éducation, nourrissent l’imagination et contribuent à façonner les perceptions collectives.
Pour les promoteurs de la résolution, l’utilisation prolongée de cartes présentant certaines régions du monde sous des proportions déformées aurait ainsi participé à une forme de « minimisation symbolique » de l’Afrique.
Pourquoi Mercator agrandit certaines régions
La projection de Mercator a été conçue en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator, principalement pour répondre aux besoins de la navigation maritime. Son avantage réside dans le fait que les lignes droites tracées sur la carte correspondent aux directions constantes d’une boussole, ce qui permet aux marins de déterminer leur trajectoire.
Cette propriété a cependant une conséquence importante : les superficies sont de plus en plus amplifiées à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.
L’exemple du Groenland est particulièrement parlant. Sur une carte utilisant la projection de Mercator, l’île peut sembler avoir une taille comparable à celle de l’Afrique, alors que l’Afrique est environ 14 fois plus grande. L’Europe du Nord et l’Amérique du Nord apparaissent également plus vastes par rapport aux régions situées autour de l’équateur.
Le Togo porte la campagne africaine
La démarche a été portée par le Togo, qui a conduit les négociations au nom du groupe africain, avec le soutien de l’Union africaine. Le texte présente la correction des distorsions cartographiques comme une démarche de « justice cognitive et de réparation commémorative ». Il cite notamment Equal Earth comme exemple de projection permettant de mieux respecter les proportions entre les différentes masses continentales.
Robert Dussey a toutefois tenu à préciser que l’objectif n’était ni de condamner la projection de Mercator, dont l’utilité pour la navigation est reconnue, ni d’imposer une carte unique.
« Une carte juste ne change pas la géographie du monde, elle change la façon dont nous voyons le monde », a-t-il déclaré.
Washington dénonce un « projet idéologique »
Les États-Unis ont été les seuls à voter contre la résolution. Pour leur représentant, l’initiative dépasse largement la question technique de la représentation cartographique. Il a dénoncé ce qu’il considère comme un « projet idéologique beaucoup plus vaste et radical », en s’appuyant notamment sur les références du texte aux réparations et à la « justice cognitive ». Washington estime ainsi que ce type d’initiative contribue à détourner l’institution de sa mission et à affaiblir sa crédibilité.
La France envisage de tourner la page de Mercator
À l’inverse, la France s’est rapprochée de la démarche défendue par l’Union africaine. Quelques heures avant le vote, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a annoncé que Paris envisageait d’abandonner la projection de Mercator pour ses cartes du monde.
Un éventuel changement conduirait notamment à représenter la France, comme les États-Unis et la Russie, avec une superficie relative moins importante par rapport aux pays proches de l’équateur. Cette évolution rappelle surtout que les projections à surface égale ne rendent pas l’Afrique artificiellement plus grande. Elles retirent simplement l’effet d’agrandissement produit par Mercator sur les territoires situés à des latitudes élevées.
L’Ukraine soulève la question des territoires contestés
L’Ukraine s’est abstenue, tout en déclarant soutenir les efforts visant à corriger les distorsions historiques affectant l’Afrique et d’autres régions du Sud. Kiev a toutefois exprimé des réserves sur la manière dont certaines cartes utilisant Equal Earth représentent les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Son représentant a notamment mis en garde contre le risque de créer une ambiguïté autour des territoires contestés.
L’Union européenne, qui a soutenu la résolution, a également soulevé cette question. S’exprimant au nom du bloc, l’Irlande a précisé que le texte concernait uniquement la représentation de la taille relative des masses continentales et ne modifiait en rien les questions de souveraineté, de statut territorial ou de frontières internationalement reconnues.
L’Union européenne a par ailleurs indiqué que son soutien à la résolution ne constituait pas une approbation des cartes publiées sur le site d’Equal Earth.
Aucune carte ne peut être parfaite
Malgré l’ampleur du vote, la résolution reconnaît elle-même les limites fondamentales de toute représentation cartographique. Une surface sphérique ne peut être reproduite parfaitement sur un plan. Chaque projection doit nécessairement faire des compromis sur la superficie, la forme, la distance ou la direction. Le choix d’une carte dépend donc de l’usage auquel elle est destinée.
La résolution reste par ailleurs non contraignante et ne signifie pas la disparition de Mercator.
Mais avec 164 voix favorables, le vote de l’Assemblée générale apporte un soutien international massif à une revendication portée de plus en plus fortement par plusieurs gouvernements africains, la manière de représenter le monde peut aussi influencer la manière dont les générations futures le perçoivent.


