Dette en devises : « Attention à l’effet boule de neige du dollar » l’alerte de Traoré Souleymane Muluku

S’endetter en dollars ou en euros peut sembler avantageux pour les pays africains : taux d’intérêt parfois plus faibles, échéances…

S’endetter en dollars ou en euros peut sembler avantageux pour les pays africains : taux d’intérêt parfois plus faibles, échéances longues et accès aux marchés internationaux. Mais un recours excessif à ces emprunts peut fragiliser les économies, alerte Traoré Souleymane Muluku, ancien fonctionnaire de la Société financière internationale (SFI).

Dans une contribution, l’expert met en garde contre cinq grands risques liés à l’endettement en devises étrangères.

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1. Le risque de change, un effet boule de neige

Le premier danger est la variation des taux de change. Lorsqu’un État emprunte en dollars mais perçoit l’essentiel de ses revenus en monnaie locale, une dépréciation de cette dernière augmente mécaniquement le coût de remboursement. À titre d’exemple, une dette de 1 milliard de dollars équivalant à 600 milliards de FCFA pourrait passer à 700 milliards de FCFA si le dollar grimpe de 600 à 700 FCFA, sans nouvel emprunt.

2. Une perte de marge de manœuvre budgétaire

Selon Traoré Souleymane Muluku, une dette extérieure trop importante réduit la capacité des États à financer leurs priorités nationales. Les gouvernements consacrent une part croissante de leurs budgets au remboursement de la dette, ce qui peut les contraindre à adopter des mesures d’austérité exigées par certains créanciers, comme la réduction des subventions, le gel des salaires ou des réformes structurelles.

3. Une forte exposition aux crises internationales

Les États endettés en devises restent également vulnérables aux décisions des grandes banques centrales, notamment la Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE). Une hausse des taux américains peut renforcer le dollar et rendre les emprunts plus coûteux. Par ailleurs, une baisse des prix des matières premières réduit les entrées de devises nécessaires au remboursement. Le Ghana et la Zambie sont cités comme des exemples récents des conséquences d’une forte dépendance à la dette en monnaie étrangère.

4. Un risque d’étouffement du secteur privé

Un État fortement endetté en devises peut aussi limiter les capacités du secteur privé. La mobilisation massive de ressources pour honorer la dette extérieure peut réduire les financements disponibles pour les entreprises locales, notamment celles qui ont besoin d’importer des équipements ou des matières premières Pour l’ancien cadre de la SFI, le développement économique nécessite d’abord des investissements publics solides dans les infrastructures essentielles afin de créer un environnement favorable aux investisseurs privés.

5. La menace d’une crise de balance des paiements

Le dernier risque évoqué concerne la disponibilité des devises. Lorsqu’un pays doit constamment mobiliser des dollars ou des euros pour payer les intérêts et le capital de sa dette, une baisse des exportations ou des investissements étrangers peut provoquer une pénurie. Les conséquences peuvent être lourdes avec des difficultés à financer les importations essentielles comme le carburant, les médicaments ou les produits alimentaires, inflation et tensions sociales.

Le Ghana, un exemple des dangers de la dette en dollars

Traoré Souleymane Muluku cite le Ghana comme un cas d’école. Entre 2013 et 2022, le pays a multiplié les emprunts internationaux en dollars à travers les eurobonds pour financer ses infrastructures et combler ses déficits budgétaires. Mais en 2022, plus de la moitié de la dette publique ghanéenne était libellée en devises. Avec la remontée des taux américains, le renforcement du dollar et la chute du cedi, le poids de la dette s’est considérablement aggravé.

La crise a été amplifiée par la hausse mondiale des prix du carburant et des produits alimentaires après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Le cedi a perdu environ 55 % de sa valeur face au dollar en 2022, renchérissant fortement les remboursements.

Crise économique, inflation et intervention du FMI

Face à l’impossibilité de continuer à honorer sa dette extérieure, le Ghana a suspendu certains paiements en décembre 2022 et sollicité l’aide du Fonds monétaire international (FMI).En échange d’un programme d’aide de 3 milliards de dollars, le pays a engagé plusieurs mesures d’austérité, tandis que les créanciers privés ont accepté une restructuration de la dette. Cette crise a provoqué une forte inflation, une hausse du coût de la vie et des difficultés pour les entreprises et les ménages.

La recommandation : emprunter dans la monnaie de ses revenus

Pour Traoré Souleymane Muluku, la règle fondamentale reste simple, un pays doit privilégier l’endettement dans la monnaie dans laquelle il génère ses revenus. Les économies africaines doivent limiter leur exposition au dollar, sauf lorsque leurs recettes d’exportation sont elles-mêmes générées en devises.

« Faisons attention », conclut l’ancien responsable de la SFI, appelant les États africains à mieux maîtriser leur stratégie d’endettement afin d’éviter que les chocs internationaux ne se transforment en crises nationales.



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