En Guinée, un barrage géant engloutit les terres ancestrales de milliers de paysans

Vêtu d’un boubou traditionnel, Naby Soumah observe sombrement la masse grise à l’horizon. Construit sur fonds chinois dans le centre de la Guinée, le barrage de Souapiti doit fournir en électricité un pays qui en manque cruellement, inondant au passage les terres ancestrales de milliers de paysans.

« Ici, il n’y a pas de commerçants ou d’intellectuels. Nos enfants qui ont fait des études ne trouvent pas d’emploi. Nous vivons de cette terre », explique, adossé à un manguier, l’aîné du village de Bouramaya Sousou.

Il promène son regard sur un champ d’arachide dévasté lorsque les ingénieurs du barrage ont fermé les vannes et inondé les terres alentour, lors d’un essai à quelques mois de la date prévue pour sa mise en service, en principe d’ici à la fin de l’année.

« Nous avons faim », dit le vieil homme.

Les habitants des villages proches du barrage, le plus grand d’Afrique de l’Ouest, ne pourront pas rester.

Certains ont déjà été déplacés vers de nouvelles implantations, plus modernes que leurs huttes de terre crue. Mais ils manquent de terres pour les cultures ou le bétail. Beaucoup ont dit à l’AFP peiner à se nourrir. Ils se plaignent aussi de ne pas avoir été dédommagés.

Paradoxalement, ils souffrent d’un manque d’eau. Dans le nouveau village Madina Tayire, ils sont une dizaine à attendre pour se servir à l’unique robinet en face de la mosquée.

« Ils n’ont rien prévu pour nous. Les gens ici sont excessivement pauvres. Qu’est-ce que ça va être dans 10 ans ? C’est une bombe », explique le porte-parole de l’Union pour la défense des sinistrés de Souapiti, Oumar Aïssata Camara.

– Reconstruire sa vie –

Le barrage, un ouvrage d’un kilomètre de long et de 120 mètres de haut, aura bientôt une capacité de 450 mégawatts, de quoi en principe répondre aux besoins en électricité de la Guinée, où les coupures sont monnaie courante, et même d’en exporter vers les pays voisins.

Cette construction pharaonique est l’un des grands projets du président Alpha Condé, en butte depuis six mois à une contestation qui a fait des dizaines de morts. Son achèvement pourrait renforcer ses positions au meilleur moment si, comme l’opposition l’en soupçonne, il se présente à un troisième mandat à la fin de l’année.

« Vous ne pouvez pas simplement arracher les gens de leurs terres ancestrales », dit le directeur de la communication de la Société de gestion et d’exploitation de Souapiti, Alphakaba Diakité. Selon lui, le projet a une vocation « sociale »: « changer la vie des personnes déplacées ».

Dans un rapport publié jeudi, Human Rights Watch (HRW) estime à 16.000 le nombre de personnes déplacées par le barrage, dont les eaux vont recouvrir plus de 250 kilomètres carrés de terres et engloutir plus de 550.000 arbres fruitiers. Une cinquantaine de villages ont été évacués l’an dernier et des dizaines d’autres devraient suivre cette année, selon l’ONG.

La besoin réel et criant en électricité « ne doit pas constituer une excuse pour piétiner les droits » des populations, estime Yasmin Dagne, chercheuse citée dans le rapport.

L’ONG demande aux autorités de s’assurer que les déplacés « auront accès aux terres et aux ressources nécessaires pour reconstruire leur vie ».

Elle juge aussi « particulièrement important », en cette période de Covid-19 que les populations aient accès à de l’eau saine, à des installations sanitaires et aux services de santé.

– Financement chinois –

La Guinée est surnommée le « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest » en raison de la forte pluviométrie et des cours d’eau qui y trouvent leur source, dont les fleuves Sénégal, Gambie et Niger, qui irriguent toute la sous-région.

« Le potentiel est énorme », explique Jean-Michel Natrella, de la société d’ingénierie Tractebel (Engie), associée au projet, pour qui il n’y avait « pas d’autre choix que d’exploiter » l’énergie hydroélectrique.

Les premiers projets d’exploitation de cette énergie renouvelable remontent à 1944, sous l’administration coloniale française. Après l’indépendance de la Guinée en 1958, plusieurs tentatives de relance ont échoué, généralement par manque de financement.

C’est finalement un prêt chinois de 1,2 milliard d’euros au gouvernement de Conakry qui a permis de lancer les travaux du barrage en 2016.

Ce projet s’inscrit dans un vaste programme du gouvernement chinois, doté de milliards de dollars, de construction d’infrastructures dans des dizaines de pays en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

En Guinée, pays pauvre de 13 millions d’habitants mais dont les gisements de minerais attisent les convoitises, il a pris la forme d’un partenariat public-privé entre le gouvernement et la société chinoise CWE, filiale de la Three Gorges Corporation (gestionnaire du gigantesque barrage des Trois-Gorges en Chine), qui en assure la construction, en sera co-propriétaire et sera chargée de son exploitation.

Les milliardaires africains, appelés à l’aide pour lutter contre la pandémie

Sous un soleil de plomb, des menuisiers, trempés de sueur, s’activent pour construire des planchers à grand coups de marteaux. A Kano, la grande ville du nord du Nigeria, un centre d’isolement flambant neuf pourra bientôt accueillir les patients du Covid-19.

Derrière cette initiative se trouve l’homme le plus riche d’Afrique, Aliko Dangote, dont la fortune est estimée à plus de 15 milliards de dollars (Bloomberg 2019). Deux immenses tentes blanches d’environ 250 lits ont été érigées sur le stade de foot de la cité commerçante qui a vu naître le roi du ciment.

Dans le pays anglophone de 200 millions d’habitants, des décennies de mauvaise gestion des pouvoirs publics ont laissé un système de santé exsangue, alors dans la lutte contre le coronavirus, comme bien souvent, le secteur privé est appelé à la rescousse.

Créée fin février, la Coalition du secteur privé contre le Covid-19 (Cacovid), pilotée par Dangote et le groupe bancaire nigérian Access Bank, rassemble une cinquantaine d’entreprises qui ont promis près de 22 milliards de nairas (57 millions de dollars) pour le pays, selon un document interne que l’AFP a pu consulter.

« Si chacun fait les choses dans son coin, ça crée une cacophonie, alors en fonction de sa taille, chacun met ce qu’il peut et on mutualise nos moyens », assure à l’AFP Zouera Youssoufou, directrice générale de la Fondation Dangote.

– La mobilisation s’accélère –

Le secteur privé va ainsi bâtir sept centres d’isolement dans les grandes villes (Kano, Lagos, Abuja, Maiduguri, Port-Harcourt…), et chercher à augmenter les capacités de diagnostique du Nigeria, qui n’a réalisé que 5.000 tests depuis le début de l’épidémie.

L’Afrique semble pour l’instant moins touchée que le reste du monde avec un total de quelque 16.200 cas officiellement recensés pour près de 900 morts, selon un décompte de l’AFP.

Mais les experts invitent à la prudence, estimant que l’ampleur réelle de la pandémie pourrait être sous-estimée – notamment en raison du manque de tests disponibles.

Alors, un peu partout, la mobilisation s’accélère. En Afrique du Sud, le magnat des mines, Patrice Motsepe (African Rainbow Minerals), de même que les familles Rupert (fonds d’investissement Remgro Limited) et Oppenheimer (diamants De Beers) ont chacun promis un milliard de rands (53,3 millions de dollars).

A l’échelle continentale, la Banque africaine de développement (BAD) a annoncé la semaine dernière la création d’un fonds de 10 milliards de dollars pour soutenir les économies africaines.

Et l’Union africaine (UA) a lancé le 7 avril un fonds spécial contre le Covid-19 auquel les Etats membres ont déjà accepté de contribuer à hauteur de 17 millions de dollars.

– « Plan Marshall » pour l’Afrique –

« Nous devons maintenant (…) mobiliser toutes les ressources pour contenir cette pandémie et empêcher l’effondrement d’économies et de systèmes financiers déjà en difficulté », a déclaré dimanche le président en exercice de l’UA, le Sud-africain Cyril Ramaphosa.

Reste à convaincre les institutions régionales et internationales, mais aussi les milliardaires africains d’y participer. L’objectif du fonds spécial est de réunir à terme quelque 400 millions de dollars pour financer en priorité la réponse sanitaire, puis les économies.

Contacté par l’AFP, l’homme d’affaires et philanthrope nigérian Tony Elumelu, président de la banque UBA, présente dans 20 pays, appelle à un « plan Marshall » pour l’Afrique après avoir annoncé un don de 14 millions de dollars au Nigeria et au reste du continent.

« Il est urgent que les gouvernements africains et les partenaires internationaux intensifient leur programme de relance économique Covid-19 pour le continent » avec « une réponse internationale coordonnée », affirme-t-il

Toute la difficulté est de trouver de l’argent disponible rapidement. Les institutions, comme la Banque mondiale ou la BAD qui ont promis des milliards, sont soumis à des procédures contraignantes, et leurs aides mettent souvent plusieurs mois avant d’être débloquées.

Quant aux grandes fortunes, malgré leurs discours récurrents sur le panafricanisme, elles se montrent encore frileuse lorsqu’il s’agit d’élargir leur solidarité au continent.

– « Effets d’annonce » –

« Pour l’instant, personne n’a encore vraiment participé » explique sous couvert d’anonymat à l’AFP un haut fonctionnaire de l’UA. « Les plus enclins à donner et rapidement, ce sont les Chinois. C’est pour cela que nous avons reçu aussi vite des aides de Jack Ma », le fondateur du géant de la vente en ligne Alibaba.

« On aimerait que les milliardaires africains suivent l’exemple, malheureusement cela reste souvent des effets d’annonce », poursuit cette source. « En 2015 avec Ebola, beaucoup de promesses ont été faites, mais en dehors de Dangote et de Motsepe, très peu ont vraiment débloqué l’argent ».

Toutefois, le groupe Ecobank, qui possède des filiales dans une quarantaine de pays, s’apprête à lancer une plateforme de soutien aux PME africaines, selon la même source.

Du côté de l’empire Dangote, présent dans toute l’Afrique à travers des usines de ciment, de sucre, ou encore de farine, Zouera Youssoufou assure également vouloir « s’engager pour le continent » même si elle reconnait que priorité est pour l’instant donnée au Nigeria.

« Nous sommes panafricains par essence », dit-elle. « Mais on met d’abord son propre masque à oxygène avant d’aider les autres ».

Les Maliens élisent leur parlement malgré la guerre et le virus

Guerre, coronavirus, principal opposant enlevé… Le contexte est aussi sombre avant le second tour des législatives au Mali dimanche qu’il l’était avant le premier, mais le gouvernement a choisi de maintenir le scrutin.

« En démocratie, rien ne vaut la pleine légalité constitutionnelle ainsi que le jeu normal des institutions », a déclaré le président Ibrahim Boubacar Keïta il y a quelques jours, s’adressant à la nation un masque protecteur sur le visage.

Il y va de la nécessité d’apporter des réponses autres que strictement militaires à la profonde crise sécuritaire, politique ou économique que traverse le pays depuis des années, a justifié le chef d’Etat.

Malgré l’adversité, la majorité de la classe politique soutient le maintien de ce scrutin reporté à plusieurs reprises.

L’enjeu est de taille: renouveler un parlement élu en 2013 et dont le mandat devait s’achever en 2018, et faire enfin progresser l’application de l’accord de paix d’Alger.

Celui-ci, signé en 2015 entre les groupes armés indépendantistes et Bamako, prévoit plus de décentralisation via une réforme constitutionnelle qui doit passer par l’Assemblée. Or la légimité du parlement sortant est contestée.

Mais comment motiver des Maliens qui remettent en cause la capacité de leurs dirigeants à sortir le pays de la guerre et de la pauvreté ?

– Menaces jihadistes –

D’abord concentrée dans le nord du pays en proie à des rebellions indépendantistes, la crise a dégénéré avec l’arrivée sur l’échiquier sahélien de groupes jihadistes à partir de 2012.

La violence frappe quotidiennement le centre et le nord du Mali et les voisins burkinabé et nigérien. Les attaques contre les soldats et les civils alternent avec les explosions de mines artisanales, les morts se comptent par milliers et les déplacés par centaines de milliers. Vingt-cinq militaires, selon le gouvernement, ont été tués entre les deux tours dans une opération revendiquée par un groupe affilié à al-Qaïda.

« Dans le centre et dans le nord, est-ce que les populations pourront voter librement ? Dans le centre, les groupes terroristes sont en train de menacer les populations » pour les dissuader de voter, affirme Ibrahima Sangho, chef de mission de la Synergie, plateforme d’organisations qui déploient des observateurs lors d’élections.

Le premier tour du 29 mars a été marqué par des enlèvements de présidents de bureau et le vol et la destruction d’urnes. Dans les zones rurales de Tombouctou, les jihadistes ont conduit de nombreux raids d’intimidation à moto. « Ne votez pas ou vous aurez affaire à nous », disaient-ils en substance aux habitants, selon un rapport interne de l’ONU consulté par l’AFP.

Un millier de bureaux environ, sur plus de 22.000, n’ont pas ouvert, a admis le ministre de l’Administration territoriale Boubacar Alpha Bah, selon des propos rapportés par la télévision publique.

Dans certaines régions du nord, le large taux de participation (plus de 85% à Kidal pour une moyenne nationale de 35,6%, avec des députés élus avec 91% ou 97% des suffrages) laisse envisager « une possibilité de fraude », dit un diplomate sahélien.

Dans la capitale, la participation a été de 12,9%. Ces faibles taux de participation sont dans la norme malienne, rappelle M. Sangho, l’observateur.

– Défi sanitaire –

Sur les 147 sièges de députés, 22 ont été pourvus au premier tour.

Parmi eux: Soumaïla Cissé, le chef de file de l’opposition kidnappé le 25 mars alors qu’il était en campagne. A défaut de preuve formelle, tous les soupçons pèsent sur le groupe jihadiste d’Amadou Koufa. Des négociations secrètes sont menées pour sa libération, selon son parti.

« Soumaïla Cissé est un gros poisson qui pourra être échangé contre d’autres gros poissons emprisonnés », pense Bréma Ely Dicko, sociologue à l’Université de Bamako.

Ce rapt sans précédent n’avait pas dissuadé les autorités de s’en tenir au calendrier électoral, pas plus que l’officialisation, fortuitement simultanée, des premiers cas de contamination par le nouveau coronavirus. La campagne, déjà discrète, a dès lors disparu des débats, en dehors des affiches qui résistent à Bamako.

Le Mali a officiellement déclaré 171 patients et 13 décès. Ici comme ailleurs, l’inquiétude est grande quant à la capacité de faire face à une prolifération. Un couvre-feu nocturne a été institué, les écoles ont été fermées, des restrictions imposées aux activités.

Mais dans la capitale d’un des pays les plus pauvres de la planète dont une grande part de la population vit au jour le jour, les marchés, les mosquées, les transports en commun n’ont pas désempli.

« Ce n’est pas partout que les mesures contre le Covid-19 ont été appliquées » au premier tour, rapporte M. Sangho.

Le président malien a pris l’engagement que « toutes les mesures sanitaires et sécuritaires requises (seront) rigoureusement appliquées » dimanche.

Traumatisés par la guerre : le théâtre pour panser les blessures psychiques en Afghanistan

Alors qu’il assistait à Kaboul à une pièce de théâtre sur le traumatisme, Hussain s’est mis à sangloter, la représentation ravivant ses souvenirs d’une scène de guerre dans laquelle il a manqué perdre la vie en Afghanistan.

« Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer », raconte l’étudiant de 22 ans, qui a survécu à un attentat-suicide ayant tué 57 personnes dans la capitale afghane en 2018. « Je fais encore des cauchemars de ce moment, le sang, les bouts de corps et les personnes blessées qui crient à l’aide. »

Hussain, qui refuse de communiquer son nom de famille, assistait à « Tanhayee » (« Solitude »), une pièce de théâtre narrant l’histoire de deux femmes : une survivante d’un attentat-suicide et une victime d’agression sexuelle.

Dans un pays conservateur ayant connu quatre décennies de guerre et de déplacements de population, ses producteurs espèrent alerter par ce biais sur l’impact durable d’évènements traumatisants.

« Chaque individu dans ce pays a été d’une manière ou d’une autre affecté par un traumatisme mental », affirme Jebrael Amin, un porte-parole de l’ONG Peace of Mind (Tranquillité d’esprit) Afghanistan, qui finance la pièce. « Le théâtre est un bon moyen de sensibiliser les gens, car ils se rendent compte qu’autour d’eux, beaucoup partagent les mêmes douleurs ».

Quelque 85 % des Afghans ont vécu ou assisté à au moins un événement traumatisant, selon une enquête de l’Union européenne datant de 2018. Les données du ministère de la Santé montrent qu’environ un Afghan sur deux souffre de détresse psychologique.

« Il ne fait aucun doute que la guerre et la violence qui y est associée sont les plus grands facteurs de détresse mentale et de traumatisme en Afghanistan », remarque Bashir Ahmad Sarwari, chef du département de la santé mentale du ministère.

– Stigmatisation –

Mais moins de 10 % des Afghans ont reçu un soutien psychosocial suffisant de la part de l’État, selon l’ONG Human Rights Watch.

La situation est encore pire hors des grandes villes, où les infrastructures sanitaires manquent. De grands pans de l’Afghanistan rural sont en outre sous le contrôle des talibans, peu portés sur l’accompagnement psychologique.

Le gouvernement afghan a formé environ 850 conseillers en santé mentale cette dernière décennie. Mais la peur d’être stigmatisé dans une société patriarcale et conservatrice fait que de nombreuses personnes s’abstiennent de demander de l’aide.

« C’est un gros problème car les personnes souffrant de problèmes de santé mentale sont étiquetées comme faibles, stupides ou même folles », rappelle M. Sarwari.

L’impact peut être dévastateur. Najib, qui a refusé de donner son nom complet par peur des critiques, a commencé à souffrir de dépression et d’anxiété après avoir perdu sa mère dans un attentat dans Kaboul en 2017.

Lorsqu’il s’est ouvert auprès de ses amis, il affirme avoir été rejeté. « J’ai pensé au suicide », se souvient-il.

Najib s’est senti impuissant et isolé pendant des années, jusqu’à ce qu’on le persuade de consulter un psychologue.

Pour que, comme lui, davantage de malades franchissent le pas, les professionnels de santé afghans se tournent désormais vers des moyens non conventionnels, projets artistiques et autres représentations théâtrales.

« Tanhayee » a ainsi été joué 15 fois. Mais la pièce a dû être interrompue pour éviter la propagation du nouveau coronavirus.

– Rôle réel –

Selon le ministère de la Santé, plus de deux millions d’Afghans sur les 35 que compte le pays ont visité des cliniques de santé mentale l’année dernière. Ils étaient à peine quelques milliers il y a 10 ans.

« Nous sommes sur le bon chemin », se félicite Wahid Majroh, conseiller principal au ministère. « Mais le niveau de traumatisme (…) ici est tel que les services ou la sensibilisation à la santé mentale ne peuvent pas suivre. »

Les expériences violentes sont si répandues en Afghanistan que la souffrance décrite dans « Tanhayee » a fait pleurer de nombreux spectateurs.

La catharsis fonctionne dans les deux sens. L’actrice Jamila Mahmoodi, qui joue la victime d’un attentat, estime que la pièce l’a aidée à surmonter le fait qu’elle avait elle-même échappé de justesse à un attentat-suicide.

Pendant des mois, la jeune femme de 21 ans dit avoir lutté contre le stress post-traumatique. « J’ai l’impression que jouer sur scène m’aide », observe-t-elle. « Je me sens en paix tout en jouant le rôle que moi et des milliers d’autres avons douloureusement vécu dans la vraie vie. »

Les Maliens élisent leur parlement malgré la guerre et le virus

Guerre, coronavirus, principal opposant enlevé… Le contexte est aussi sombre avant le second tour des législatives au Mali dimanche qu’il l’était avant le premier, mais le gouvernement a choisi de maintenir le scrutin.

« En démocratie, rien ne vaut la pleine légalité constitutionnelle ainsi que le jeu normal des institutions », a déclaré le président Ibrahim Boubacar Keïta il y a quelques jours, s’adressant à la nation un masque protecteur sur le visage.

Il y va de la nécessité d’apporter des réponses autres que strictement militaires à la profonde crise sécuritaire, politique ou économique que traverse le pays depuis des années, a justifié le chef d’Etat.

Malgré l’adversité, la majorité de la classe politique soutient le maintien de ce scrutin reporté à plusieurs reprises.

L’enjeu est de taille: renouveler un parlement élu en 2013 et dont le mandat devait s’achever en 2018, et faire enfin progresser l’application de l’accord de paix d’Alger.

Celui-ci, signé en 2015 entre les groupes armés indépendantistes et Bamako, prévoit plus de décentralisation via une réforme constitutionnelle qui doit passer par l’Assemblée. Or la légimité du parlement sortant est contestée.

Mais comment motiver des Maliens qui remettent en cause la capacité de leurs dirigeants à sortir le pays de la guerre et de la pauvreté ?

– Menaces jihadistes –

D’abord concentrée dans le nord du pays en proie à des rebellions indépendantistes, la crise a dégénéré avec l’arrivée sur l’échiquier sahélien de groupes jihadistes à partir de 2012.

La violence frappe quotidiennement le centre et le nord du Mali et les voisins burkinabé et nigérien. Les attaques contre les soldats et les civils alternent avec les explosions de mines artisanales, les morts se comptent par milliers et les déplacés par centaines de milliers. Vingt-cinq militaires, selon le gouvernement, ont été tués entre les deux tours dans une opération revendiquée par un groupe affilié à al-Qaïda.

« Dans le centre et dans le nord, est-ce que les populations pourront voter librement ? Dans le centre, les groupes terroristes sont en train de menacer les populations » pour les dissuader de voter, affirme Ibrahima Sangho, chef de mission de la Synergie, plateforme d’organisations qui déploient des observateurs lors d’élections.

Le premier tour du 29 mars a été marqué par des enlèvements de présidents de bureau et le vol et la destruction d’urnes. Dans les zones rurales de Tombouctou, les jihadistes ont conduit de nombreux raids d’intimidation à moto. « Ne votez pas ou vous aurez affaire à nous », disaient-ils en substance aux habitants, selon un rapport interne de l’ONU consulté par l’AFP.

Un millier de bureaux environ, sur plus de 22.000, n’ont pas ouvert, a admis le ministre de l’Administration territoriale Boubacar Alpha Bah, selon des propos rapportés par la télévision publique.

Dans certaines régions du nord, le large taux de participation (plus de 85% à Kidal pour une moyenne nationale de 35,6%, avec des députés élus avec 91% ou 97% des suffrages) laisse envisager « une possibilité de fraude », dit un diplomate sahélien.

Dans la capitale, la participation a été de 12,9%. Ces faibles taux de participation sont dans la norme malienne, rappelle M. Sangho, l’observateur.

– Défi sanitaire –

Sur les 147 sièges de députés, 22 ont été pourvus au premier tour.

Parmi eux: Soumaïla Cissé, le chef de file de l’opposition kidnappé le 25 mars alors qu’il était en campagne. A défaut de preuve formelle, tous les soupçons pèsent sur le groupe jihadiste d’Amadou Koufa. Des négociations secrètes sont menées pour sa libération, selon son parti.

« Soumaïla Cissé est un gros poisson qui pourra être échangé contre d’autres gros poissons emprisonnés », pense Bréma Ely Dicko, sociologue à l’Université de Bamako.

Ce rapt sans précédent n’avait pas dissuadé les autorités de s’en tenir au calendrier électoral, pas plus que l’officialisation, fortuitement simultanée, des premiers cas de contamination par le nouveau coronavirus. La campagne, déjà discrète, a dès lors disparu des débats, en dehors des affiches qui résistent à Bamako.

Le Mali a officiellement déclaré 171 patients et 13 décès. Ici comme ailleurs, l’inquiétude est grande quant à la capacité de faire face à une prolifération. Un couvre-feu nocturne a été institué, les écoles ont été fermées, des restrictions imposées aux activités.

Mais dans la capitale d’un des pays les plus pauvres de la planète dont une grande part de la population vit au jour le jour, les marchés, les mosquées, les transports en commun n’ont pas désempli.

« Ce n’est pas partout que les mesures contre le Covid-19 ont été appliquées » au premier tour, rapporte M. Sangho.

Le président malien a pris l’engagement que « toutes les mesures sanitaires et sécuritaires requises (seront) rigoureusement appliquées » dimanche.

Au Chili, le coronavirus met entre parenthèses la vague des manifestations

Il y a six mois, une vague de manifestations a commencé à agiter les rues du Chili, réclamant de profonds changements sociaux et l’adoption d’une nouvelle Constitution, mais la pandémie de Covid-19 a mis cette rage entre parenthèses.

Si le pays n’avait pas été rattrapé par la crise sanitaire mondiale, les Chiliens s’apprêteraient à aller aux urnes pour décider si oui ou non la Constitution héritée de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) devait être modifiée.

Destiné à apaiser la crise sociale commencée le 18 octobre, ce référendum, initialement prévu le 26 avril, a été reporté au 25 octobre.

La crise sociale, déclenchée par une hausse du prix du ticket de métro dans la capitale, s’est nourrie de la colère de la population face aux profondes inégalités socio-économiques et à la déconnexion de la classe politique vis-à-vis des problèmes quotidiens de la majorité des 18 millions de Chiliens.

Après six mois d’un mouvement de contestation sans précédent qui a fait 31 morts, le climat tendu de contestation qui secouait le pays a laissé la place à une ambiance calme, mélange de peur de la maladie et d’obéissance aux consignes de autorités, vidant les rues de Santiago, Valparaiso ou Concepcion.

A présent, le Chili compte ses morts du Covid-19, déjà plus d’une centaine, parmi les quelque 8.000 cas officiellement recensés.

Mais cette union communautaire contre le virus n’est qu’une pause et « bien sûr, les problèmes qui ne sont plus exprimés publiquement aujourd’hui, sont toujours là », déclare à l’AFP Patricio Zapata, avocat constitutionnaliste et membre du parti d’opposition Démocratie chrétienne.

« Nous nous trouvons dans une parenthèse et il existe une possibilité qu’après cette parenthèse, les choses reviennent à une situation en apparence similaire » à celle d’avant l’explosion sociale, prévient Juan Pablo Luna, professeur de sciences politiques de l’université catholique du Chili.

– « Tous sains en octobre » –

Mais cela « n’arrivera que si les conséquences de la crise sont telles que les gens préfèreront remettre à plus tard leurs revendications pour faire face à des besoins économiques de base » plus urgents, ajoute-t-il.

Les conséquences de la pandémie sur l’économie ont conduit le Fonds monétaire international (FMI) à prévenir que certains pays, comme le Chili, l’Equateur ou la France « continuent de courir le risque de nouvelles manifestations, particulièrement si les mesures de soutien sont jugées insuffisantes pour atténuer la crise du Covid-19 et ses retombées économiques, ou si elles sont jugées injustes en favorisant les riches » ou les multinationales.

Cette pandémie pourrait mettre en lumière le caractère inégalitaire de la société chilienne, un des principaux griefs des manifestants qui réclamaient davantage de présence de l’Etat dans les domaines de la santé, de l’éducation et des retraites, aux mains du secteur privé depuis le régime militaire de Pinochet.

« Selon moi, la gestion de la crise sanitaire peut probablement finir par mettre de nouveau à nu des problèmes structurels, comme les inégalités, et, dans ce cas, il me semble assez probable que le coronavirus finisse (…) par percuter le gouvernement en entraînant une seconde vague de protestations », juge Juan Pablo Luna.

Outre un scénario de ce type, l’avocat Patricio Zapata voit, lui, une autre possibilité: le fait d’avoir vécu une pandémie pourrait donner « plus d’élan aux forces du dialogue et de la coopération, ouvrant la voie à de grands accords ».

« Je souhaite tourner la page de ce chapitre pour nous unir à nouveau en faveur d’un changement politique, de Constitution. Tous sains en octobre ! », lance de son côté Maria José Gutiérrez, militante âgée de 30 ans, qui a lancé la campagne « Moi j’approuve », en référence à un nouveau texte fondateur.

Au Bangladesh, l' »apocalypse » de l’industrie du textile

Du jour au lendemain, Parvin, qui travaillait d’arrache-pied pour fabriquer des vêtements pour les grandes marques occidentales, s’est retrouvée parmi les centaines de milliers d’ouvriers du textile du Bangladesh privés d’emploi par la pandémie de coronavirus.

Forcées de fermer leurs boutiques à travers le monde pour respecter les mesures de confinement, les grandes marques de prêt-à-porter ont annulé pour des milliards de dollars de commandes passées au Bangladesh, l’un des centres mondiaux de production de vêtements.

Avec la fermeture en cascade d’usines, de nombreux ouvriers bangladais se retrouvent sur le carreau et leurs patrons craignent la faillite.

« La situation est apocalyptique », explique Asif Ibrahim, un propriétaire d’usine et directeur de l’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA).

L’industrie du textile est vitale pour l’économie de ce pays d’Asie du Sud et constitue l’un des principaux moteurs de son boom économique ces deux dernières décennies. Les vêtements représentent 80% des exportations nationales et fournissent des emplois à plus de quatre millions de personnes, principalement des femmes de villages pauvres des zones rurales.

Couturière âgée de 28 ans, Parvin a attendu avec des milliers de collègues dans une longue file, respectant un mètre d’écart entre chaque personne, pour collecter son salaire de mars à l’usine Al Muslim, l’une des plus grandes du pays et qui fournit certaines des marques les plus prestigieuses de prêt-à-porter.

Puis la manufacture a fermé ses portes, jusqu’à une date indéterminée.

« Nous ne savons pas quand cela rouvrira », s’inquiète Parvin, qui n’a aucune autre source de revenus et décrit sa situation financière comme une « catastrophe »: « beaucoup d’usines ont déjà fermé. Mon mari est sans emploi ».

Depuis que la pandémie de Covid-19 a forcé les pays occidentaux à se confiner, les grandes marques de prêt-à-porter ont annulé ou repoussé pour au moins 3,1 milliards de dollars de commandes auprès des fabricants bangladais, selon la BGMEA.

Ces derniers temps, des milliers d’ouvriers – dont certains gagnent à peine 100 dollars par mois – ont manifesté en divers endroits de ce pays qui compte 160 millions d’habitants pour exiger le paiement de salaires qui leur sont dus.

« Beaucoup d’entre nous n’ont pas de nourriture à la maison actuellement. Nous ne pouvons même pas quémander dans la rue car les plus pauvres que nous se moqueraient de nous, vu que nous avons des emplois », explique Didarul Islam, qui travaille sur des machines à coudre.

« Que devons-nous faire ? Mourir de faim ? », ajoute cet ouvrier de 38 ans, père de deux enfants.

– Machines à l’arrêt –

La BGMEA et ses équivalents chinois, vietnamien, pakistanais, cambodgien et birman ont plaidé auprès des marques de prêt-à-porter pour qu’elles n’annulent pas leurs commandes.

« Il est temps pour les entreprises mondiales de maintenir et d’honorer leur engagement envers les droits du travail, la responsabilité sociale et des chaînes d’approvisionnement durables », ont déclaré ces organisations dans un communiqué conjoint.

Certaines grandes sociétés, dont H&M et Inditex – la maison-mère de la chaîne Zara -, ont promis en réponse de ne pas annuler les commandes déjà passées. D’autres ont requis des réductions, selon la BGMEA.

Mais aucune promesse n’a été faite pour l’avenir.

La situation est déjà terrible à Ashulia, centre industriel en périphérie de la capitale Dacca. Près de 600 usines sont implantées dans cette ville où les ouvriers vivent dans des bidonvilles de béton à proximité de leur lieu de travail.

Propriétaire d’une usine employant 250 personnes, Rubel Ahmed dit avoir d’ores et déjà perdu 50% de son activité.

Enchaînant les cigarettes devant les machines à l’arrêt de son usine, il qualifie cette pandémie de « cent fois pire » que le drame du Rana Plaza en 2013. L’effondrement d’un immeuble abritant un atelier de confection avait alors fait 1.130 morts et mis en lumière les conditions de travail parfois déplorables des ouvriers du textile du pays.

« Ceux qui ont des petites usines comme moi vont être pulvérisés », déclare-t-il.

Les groupes de défense des travailleurs du textile appellent les acteurs du secteur à faire preuve de responsabilité sociale.

« Lorsque cette crise sera terminée, les gens se souviendront quelles marques ont été répondu présent pour protéger leurs travailleurs et employés, et lesquelles étaient aux abonnés absents », met en garde Dominique Muller de Labour Behind the Label, une ONG britannique défendant les droits des travailleurs du textile.

Il y a 60 ans, Brasilia devint la capitale du Brésil

Le 21 avril 1960, le Brésil inaugure en grande pompe sa nouvelle capitale, Brasilia, cité futuriste créée ex nihilo, abritant de multiples chefs-d’oeuvre architecturaux.

Voici le récit de sa fondation, à partir des dépêches de l’AFP de l’époque.

Ce projet pharaonique a émergé en moins de quatre ans, sur la savane rouge des hauts plateaux semi-désertiques dans le centre-ouest du pays, à un millier de kilomètres de Rio de Janeiro (capitale depuis 1763), explique l’AFP, avant le début de plusieurs jours de festivités. Un lac artificiel, Paranoa, de plus de 40 km carrés, a même été aménagé.

Aux commandes de l’oeuvre – classée en 1987 au patrimoine de l’humanité – l’urbaniste Lucio Costa, le paysagiste Roberto Burle Marx et l’architecte Oscar Niemeyer, récompensé en 1988 par le prix Pritzker, équivalent du Nobel pour l’architecture.

– Vaste circonférence –

L’inauguration de la « capitale de l’espoir », suivant la formule popularisée par le ministre français de la Culture André Malraux, coïncide avec l’anniversaire de la mort du premier martyr de l’indépendance du Brésil, surnommé « Tiradentes » (arracheur de dents), qui appelait à établir la capitale au centre du pays.

A l’approche de l’événement, 24 heures sur 24, « cent mille ouvriers ingénieurs et techniciens mettent la dernière main au plus grand chantier du monde ».

« Pour abriter les bâtisseurs de Brasilia, une ville de fortune est née » au « milieu de la savane », avec « cent cinquante mille habitants, soixante hôtels, quarante bars et sept banques », appelée à être rasée une fois Brasilia achevée.

Le projet a été impulsé par le président brésilien Juscelino Kubitschek, pour qui « c’est une révolution géopolitique. Après avoir campé pendant presque deux cents ans au bord de l’eau, le Brésil va prendre possession de son territoire ».

Brasilia « a la forme d’une circonférence – tellement vaste que du sommet du gratte-ciel de 28 étages où seront logés les services administratifs relevant du Parlement, les limites n’en seront pas visibles », décrit l’AFP.

« A l’intérieur de cette circonférence », dont deux diamètres dessinent le signe de la croix, « les avenues (…) décrivent des cercles concentriques » ou « sont tracées suivant les rayons du cercle, mais ne débouchent jamais les unes sur les autres, des ponts et des tunnels ayant été aménagés à tous les croisements ».

– Chefs-d’oeuvre d’architecture –

Le Parlement aux deux demi-sphères, le palais présidentiel du Planalto et la Cour suprême fédérale sont situés sur la Place des Trois Pouvoirs, « centre de la circonférence » et « coeur de la cité ».

Parmi les « plus beaux monuments », une cathédrale futuriste, avec une énorme gerbe liant les tiges de béton symbolisant l’amitié entre le Brésil et le Portugal, ou le palais d’Itamaraty (ministère des Affaires étrangères).

Dans un premier temps, le transfert du pouvoir est surtout symbolique: « l’aménagement intérieur de nombreux édifices publics n’est pas achevé, les bureaux ne sont pas complètement installés, et surtout, le fonctionnement des ascenseurs est souvent précaire », explique l’AFP le 20 avril.

Le réseau téléphonique intérieur n’est pas au point. Des difficultés de dernière minute surgissent dans les liaisons radio avec les autres villes.

Difficile également de se déplacer dans une agglomération pratiquement dépourvue de transports publics, avec de longues distances.

L’heure est néanmoins à la fête. Le 20 avril, « les Brésiliens qui, depuis 24 heures affluent dans la nouvelle capitale laissent libre cours à leur enthousiasme devant des chefs-d’oeuvre de l’architecture ».

Pour bénir la cité, le cardinal Manuel Cerejeira, légat pontifical, apporte une croix au pied de laquelle fut dite en 1500 la première messe au Brésil.

Le président reçoit les clés de la ville devant « une foule d’environ 3.000 personnes », composée d’ouvriers en blue jean, paysans de hauts plateaux au visage brûlé de soleil, touristes de Rio ou de Sao Paulo vêtus de blanc ainsi que de hauts fonctionnaires et parlementaires en costume sombre.

Cérémonies religieuses, fêtes populaires kermesse, parade militaire, défilé des ouvriers ayant participé à la construction, rythment l’événement pendant plusieurs jours.

Le 21, les pouvoirs sont installés à Brasilia.

« Les façades des édifices publics » et des immeubles d’habitation « sont toutes en baies vitrées. Ainsi, le peuple pourra +contrôler+ constamment le travail des serviteurs de l’Etat », explique l’AFP le 23 avril.

Quatre années après l’inauguration de sa nouvelle capitale, qui a plombé ses finances pour plusieurs années, le Brésil connaît un coup d’Etat, instaurant une dictature militaire jusqu’en 1985.

Cuba sans touristes: le secteur privé comme une âme en peine

La Havane ville morte, les décapotables américaines pour touristes remisées au garage, la plupart des restaurants et cafés fermés: à Cuba, le secteur privé souffre depuis que l’île a fermé ses portes pour contrer la pandémie de coronavirus.

Dans le vieil immeuble plein de charme où a été tourné le film « Fraise et chocolat » en 1993, l’escalier en colimaçon qui mène à La Guarida, plus célèbre « paladar » (restaurant privé) de Cuba, est désert.

Son patron, Enrique Nuñez, a pris les devants: « Nous avons décidé de fermer le restaurant dès le 15 mars », neuf jours avant les premières mesures restrictives des autorités.

L’île de 11,2 millions d’habitants recensait jeudi 862 cas de coronavirus, dont 27 décès.

« J’ai des amis qui ont des restaurants en Espagne, ils m’ont raconté ce qui se passait, le danger de continuer à servir le public dans ces conditions », raconte-t-il à l’AFP.

Son restaurant reçoit environ 200 personnes par repas. Présent dans tous les guides, il est un passage obligé pour nombre de visiteurs étrangers, notamment des stars (Beyoncé, Madonna, Pedro Almodovar…) dont les photos ornent les murs.

« C’était la raison principale pour prendre cette décision, car beaucoup de personnes arrivent à La Havane avec l’envie de connaître La Guarida », confie Enrique: « nous étions en première ligne », alors que les premiers cas recensés étaient des touristes.

– Deux mauvaises années –

Dans ce pays socialiste où l’Etat et ses entreprises dominent l’activité économique, le secteur privé s’est peu à peu fait une place ces dernières années: il emploie aujourd’hui 634.891 personnes, 14,5% des travailleurs cubains.

Ces « cuentapropistas » (employés à leur compte) louent des chambres, tiennent des restaurants, des salons de coiffure…

« Beaucoup de ces commerces privés se sont montés en comptant sur les touristes, car ce n’est vraiment pas un Cubain qui va aller à un paladar dépenser 100 dollars dans un repas », souligne l’économiste Omar Everleny Pérez.

Ils ont donc vite senti le danger: deux jours après la fermeture des frontières aux non-résidents (mesure étendue ensuite à toute entrée sur le territoire), 16.062 travailleurs privés demandaient la suspension de leur licence, selon le ministère du Travail, qui les a exempté temporairement d’impôts.

Mercredi, ils étaient 119.079 à l’avoir fait, soit 19% du total.

Cette crise sanitaire est la pire des nouvelles, car elle s’ajoute à deux mauvaises années pour les entrepreneurs cubains, victimes du renforcement de l’embargo américain sous Donald Trump.

« Le secteur privé allait déjà mal, surtout à La Havane, quand les bateaux de croisière américains ont arrêté de venir », interdits d’escale dès juin 2019, note M. Pérez.

Ces dernières années, les touristes américains étaient devenus les deuxièmes visiteurs de l’île – derrière les Canadiens – après le rapprochement initié fin 2014 entre les deux pays.

– « Sorry, we’re closed » –

Conséquence: en 2019, le nombre de touristes a baissé de 9,3%, à 4,28 millions.

En janvier-février 2020, le recul s’est accentué de 16,5% sur un an, avec une chute de 65% des visiteurs américains. Deuxième source de devises du pays, le secteur rapportait 3,3 milliards de dollars en 2018.

Avant même le coronavirus, « (le volume de clients dans) les restaurants et les ventes n’étaient pas les mêmes qu’il y a deux ans. Et maintenant, le Covid-19 finit de les achever », soupire Omar Everleny Pérez.

L’impact est brutal pour les employés, privés de revenus bien supérieurs au salaire moyen dans le public (50 dollars par mois).

« Sorry, we’re closed » (Désolé, on est fermé), dit le vieux panneau métallique accroché à l’entrée de El Café, cafétéria prisée des touristes dans la vieille Havane, quartier le plus visité et désormais désert.

Loliet Gonzalez, étudiante en psychologie de 25 ans, y travaille comme serveuse depuis deux ans: « Ce que je gagne me permet d’avoir le niveau de vie que je veux », explique-t-elle.

Son patron lui a versé deux semaines de salaire pour tenir pendant cette crise. « Pour l’instant ça va, mais à un moment j’aurai besoin de piocher dans mes économies ».

Masque en tissu sur le visage, Nelson Rodriguez, propriétaire de l’établissement, pense déjà à un avenir où Cuba tardera à voir revenir les visiteurs étrangers.

« S’il n’y a pas de touristes, nous allons nous recentrer sur le public cubain, donc peut-être on devra adapter notre commerce », avec des prix plus accessibles à la population locale, dit-il.

Dans les agences onusiennes, le recul américain favorise l’influence chinoise

Dans les agences onusiennes, comme à l’Organisation mondiale de la Santé vilipendée par Donald Trump pour sa gestion de la crise du Covid-19, la Chine développe depuis des années son influence en profitant du recul des Etats-Unis dans les affaires du monde.

Cette progression lente et continue du « soft power » chinois est multiforme: elle s’appuie sur un engagement financier et militaire, se traduit par le gain de postes partout, de la fonction de stagiaire à celle de directeur d’agence, et par des liens avec tous les acteurs possibles.

Un exemple avec le continent africain. Il y a dix ans, la dette de l’Afrique à l’égard de la Chine était minime. Aujourd’hui, alors que Pékin y multiplie les investissements via son gigantesque programme des Routes de la Soie, elle est d’environ 140 milliards de dollars, relève un responsable onusien.

Autrement dit, un levier puissant pour bénéficier de soutiens africains sur tel ou tel sujet dans telle ou telle instance multilatérale… Dirigée par l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, l’OMS est accusée par Washington d’avoir minimisé sous pression de Pékin l’ampleur du virus apparu en Chine.

« Ce que l’on observe depuis plus de dix ans, et notamment depuis 2012 (avec Xi Jinping), c’est un fort activisme de la diplomatie chinoise pour restructurer la gouvernance mondiale. L’ambition est forte puisque la Chine parle de +piloter+ cette restructuration », indique à l’AFP Alice Ekman, responsable de l’Asie à l’Institut européen des études de sécurité (EUISS).

Dans de très nombreuses agences onusiennes, le constat est le même. Les Etats-Unis se replient sur eux-mêmes, la Chine trace son sillon sans jamais recourir à un mouvement frontal.

Outre une mise à disposition de plus en plus de Casques bleus pour les opérations de paix, Pékin est devenu le deuxième contributeur financier à l’ONU à New York après les Etats-Unis, supplantant le Japon.

Dans les agences, l’outil financier est également privilégié, comme à l’Unesco à Paris. Le retrait américain début 2019 de l’Organisation pour l’éducation, la science et la culture, accusée d’être biaisée aux dépens d’Israël, a été de pair avec une influence grandissante de l’Empire du milieu qui y est devenu le premier contributeur net obligatoire.

Pékin est très présent dans les programmes d’éducation des femmes et des filles et le numéro deux de l’Unesco, Xing Qu, est chinois. « On a réussi à trouver un équilibre: ils sont très présents sans imposer quoi que ce soit », assure à l’AFP un responsable sous couvert d’anonymat.

– « Le vide » –

Pour de nombreux fonctionnaires de l’ONU dans le monde, « le vrai sujet, c’est le vide laissé par les autres ».

« Avec les États-Unis qui ne dominent pas sur le plan international, l’Europe se disloquant et la Chine poursuivant ses propres intérêts, nous avons vraiment un problème », résumait jeudi dans le quotidien Washington Post Catia Batista, professeure d’économie à Lisbonne.

A l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Rome comme à l’OACI à Montréal (Organisation de l’aviation civile internationale), le pouvoir de la Chine est avéré.

En 2019, le Chinois Qu Dongyu, ex-ministre, a pris la tête de la FAO et l’OACI est co-dirigée depuis 2015 par une de ses compatriotes, Fang Liu. Dans cette agence chargée de réguler le transport aérien, l’influence chinoise est « réelle et croissante », souligne un spécialiste de l’institution, en précisant que Pékin en est désormais le 2e contributeur financier après Washington.

Fin 2019, les Etats-Unis ont suspendu leur contribution financière à l’OACI pour l’accélération de plusieurs réformes. Ils « utilisent leur contribution comme un levier » mais « ce n’est pas un désengagement », veut croire la même source sous couvert d’anonymat.

A l’Unesco, cette tactique américaine ne s’est pas traduite par des conséquences révolutionnaires pour l’organisation, qu’en sera-t-il à l’OMS?

A Vienne, c’est un relatif désintérêt des grandes puissances occidentales pour la petite Organisation des Nations unies pour le développement industriel dans les pays du sud (Onudi) qui a conduit la Chine à l’utiliser comme un « marche-pied » pour son ascension dans les instances de l’ONU.

Lui aussi ex-ministre chinois, Li Yong en est toujours son directeur général depuis son entrée en fonctions en 2013.

Quant à l’AIEA (Agence internationale pour l’énergie atomique), les Etats-Unis, premiers contributeurs financiers devant la Chine, ont beau dire qu’ils n’ont pas perdu d’influence avec le retrait américain de l’accord conclu en 2015 avec Téhéran, la réalité est quelque peu différente avec des Chinois laissés en première ligne avec les Russes et les Européens.

« Après l’élection de Donald Trump, la Chine a renforcé son positionnement comme puissance garante du multilatéralisme », résume Alice Ekman. Selon elle « la crise du Covid-19 est un second événement accélérateur » pour que Pékin continue « à investir dans la gouvernance mondiale dans toutes les directions ». Et « l’OMS n’est qu’une institution parmi d’autres ».

« A terme, la Chine souhaiterait l’avènement d’une gouvernance mondiale post-occidentale, au sein de laquelle elle occuperait un rôle central », estime-t-elle.

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