Licences de spectacles en Côte d’Ivoire : la réforme de Françoise Remarck divise le monde culturel

La réforme des licences d’entrepreneurs de spectacles portée par le ministère de la Culture et de la Francophonie provoque une…

La réforme des licences d’entrepreneurs de spectacles portée par le ministère de la Culture et de la Francophonie provoque une vive discussion au sein du milieu culturel ivoirien. Présenté comme un outil destiné à moderniser et structurer le spectacle vivant, le nouveau dispositif recueille un accueil contrasté.

Si artistes, promoteurs, producteurs et organisations professionnelles reconnaissent la nécessité de mieux encadrer un secteur longtemps marqué par l’informel, plusieurs voix s’interrogent sur les conditions d’application de cette réforme, notamment les exigences financières imposées aux opérateurs.

Prévue pour entrer dans une phase pilote du 15 septembre au 14 octobre 2026, cette nouvelle réglementation suscite déjà de nombreux débats.

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Le ministère veut mettre fin à l’informel dans le spectacle vivant

À travers l’application de l’arrêté du 14 octobre 2025, pris en application du décret du 20 octobre 2021 relatif aux spectacles vivants, le gouvernement ambitionne de professionnaliser une activité qui fonctionne encore largement en dehors des cadres administratifs.

Selon les données avancées par le ministère de la Culture, plus de 70 % des promoteurs et organisateurs de spectacles évoluaient encore dans l’informel avant l’entrée en vigueur de cette réforme. Cette situation se traduisait notamment par une faible traçabilité des recettes, l’absence de statistiques fiables sur les événements, des contrats parfois précaires et des pratiques de billetterie peu structurées.

Le dispositif prévoit désormais l’obligation pour les entrepreneurs de spectacles d’obtenir une licence adaptée à leur activité. Selon les catégories concernées, les opérateurs pourraient devoir mobiliser jusqu’à 10 millions de FCFA, comprenant notamment 5 millions de FCFA de frais de dossier et 5 millions de FCFA de caution bancaire. La réforme introduit également de nouvelles obligations concernant l’homologation des salles de spectacle, la mise en place d’une billetterie informatisée et le respect des normes de sécurité.

Françoise Remarck défend une réforme destinée à structurer l’industrie culturelle

La ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, assure que cette réforme répond à une nécessité économique et professionnelle. Lors d’une rencontre avec les organisations du secteur, elle a expliqué que l’objectif était de faire du spectacle vivant « un secteur fort, organisé et professionnel », capable de valoriser les métiers culturels et de garantir des événements organisés dans un environnement sécurisé.

La ministre rappelle également que le projet ne date pas d’hier. Le décret de référence remonte à 2021, tandis qu’une task force avait été installée en juin 2024 afin de travailler sur les contours du dispositif avec les professionnels concernés. La phase pilote doit justement permettre d’accompagner les opérateurs et d’identifier d’éventuels ajustements avant l’application définitive de la réforme.

Le pari des industries culturelles et créatives

Les autorités ambitionnent d’augmenter la contribution de ce secteur au produit intérieur brut (PIB), pour la porter à 4,4 %, contre 2,43 % actuellement. La Côte d’Ivoire compte aujourd’hui plus de 6 070 entreprises culturelles officiellement enregistrées, tandis que les revenus redistribués au titre des droits d’auteur ont connu une forte progression ces dernières années. Pour le gouvernement, la formalisation des activités culturelles constitue donc une étape indispensable pour attirer davantage d’investissements et renforcer la compétitivité du secteur.

Sur le terrain, l’adhésion au principe de professionnalisation est largement partagée. Mais plusieurs acteurs craignent que les conditions financières exigées ne fragilisent davantage les structures indépendantes.  Le chanteur engagé Serges Kassy a été l’un des premiers à exprimer ses réserves. Pour lui, une réforme concernant les artistes ne peut réussir sans leur implication directe. Il estime que les professionnels du secteur n’ont pas suffisamment participé à l’élaboration du dispositif.

De son côté, l’artiste et producteur Jack Traboulsy reconnaît l’importance d’un meilleur encadrement, mais critique les modalités retenues. Selon lui, les exigences financières pourraient exclure les jeunes promoteurs et les petites structures qui constituent pourtant une grande partie du tissu culturel ivoirien.

Le risque d’une disparition des acteurs émergents

Même inquiétude chez le slameur et acteur culturel Kapegik. Il estime que les disciplines reposant sur des initiatives indépendantes, comme le slam, le théâtre ou la danse, pourraient être les premières victimes d’un système trop contraignant.Selon lui, sans adaptation des critères, la réforme pourrait favoriser uniquement les grands opérateurs disposant déjà de moyens importants.

Cette préoccupation est également portée par Essehi Achille Mathieu, connu sous le nom de Shilo, secrétaire national de la Plateforme des Acteurs du Gospel de Côte d’Ivoire (PAGCI). Dans une lettre ouverte adressée à la ministre, il affirme que le secteur du gospel fonctionne encore avec des moyens limités et que de nombreux événements rencontrent déjà des difficultés financières. Pour lui, l’obtention d’une licence devrait davantage prendre en compte la capacité organisationnelle des promoteurs que leurs ressources financières.

Plusieurs acteurs plaident pour une approche progressive. Le jeune responsable politique Kevin Mian estime que l’État doit d’abord renforcer les mécanismes d’accompagnement des entrepreneurs culturels avant d’imposer de nouvelles charges administratives. Même position pour Abdul Zakaria Koné, dirigeant de Mak’s Corporate, qui appelle à développer davantage les fonds de soutien, les formations et les dispositifs de financement destinés aux jeunes promoteurs.

« La jeunesse culturelle ivoirienne ne demande pas des privilèges. Elle demande des opportunités », défend-il, estimant que la réforme doit accompagner la croissance du secteur plutôt que créer de nouvelles barrières.

Face aux critiques, certains acteurs appellent à poursuivre le dialogue avec le ministère. Diallo Ticouaï Vincent, secrétaire général de l’Union nationale des artistes de Côte d’Ivoire (UNARTCI), invite les professionnels à privilégier la concertation afin de trouver des solutions adaptées.

L’artiste et entrepreneur culturel Molare adopte également une position mesurée. Ayant participé à la rencontre avec le ministère, il précise que l’objectif était avant tout de présenter le dispositif aux professionnels. Selon lui, l’arrêté peut encore évoluer grâce aux propositions formulées par les acteurs du secteur, notamment l’idée d’une licence provisoire valable pour un événement.

Des promoteurs défendent une réforme jugée nécessaire

À l’inverse, l’artiste et promoteur Noël Dourey estime que cette réforme répond à une attente ancienne des professionnels ivoiriens. Selon lui, l’absence de cadre suffisamment strict permet encore à certains opérateurs étrangers d’organiser des spectacles en Côte d’Ivoire sans garantir de véritables retombées pour les acteurs locaux.

Il considère que les licences permettront d’identifier clairement les promoteurs disposant d’une existence administrative reconnue et contribueront à protéger les professionnels ivoiriens. Pour lui, la formalisation du secteur favorisera également une meilleure traçabilité financière, limitera les risques de blanchiment de capitaux et renforcera la crédibilité de l’industrie culturelle nationale.

LIRE AUSSI : Spectacles vivants en Côte d’Ivoire : le gouvernement lance les licences obligatoires pour encadrer le secteur

À quelques semaines du lancement de la phase pilote, le consensus semble établi sur un point : le spectacle vivant ivoirien doit évoluer vers davantage de professionnalisme.



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