À Koumassi Campement, le 3 juin 2026, des engins de démolition ont rasé plusieurs habitations sous les yeux des riverains, impuissants. Menée en pleine saison des pluies, l’opération a plongé des centaines de familles dans le sans-abrisme. Plusieurs jours après les faits, le commanditaire réel du déguerpissement et sa base juridique restent toujours inconnus.
Cette démolition éclair a rapidement provoqué une vive polémique. Au-delà de la détresse des populations touchées, l’affaire met en lumière un complexe litige foncier et soulève des interrogations sur la légalité de la procédure ayant conduit à l’expulsion des occupants.
Une décision de justice introuvable
L’entourage d’Alloui Brou Jacques, opérateur privé revendiquant une parcelle de 24 328 m², affirme que la justice a autorisé l’opération. Cependant, plusieurs médias n’ont retrouvé aucune trace de cette décision dans les bases de données judiciaires. Le numéro de l’ordonnance, sa date de délivrance ainsi que la juridiction compétente n’ont pas été rendus publics. Cette absence de documentation alimente les interrogations sur la transparence de la procédure et sur la validité du fondement juridique invoqué pour justifier le déguerpissement.
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
Les zones d’ombre entourant cette opération sont renforcées par le passé judiciaire du dossier. En mars 2017, la Cour d’appel d’Abidjan avait ordonné le déguerpissement d’Alloui Brou Jacques de cette même parcelle. Quelques années plus tard, en juillet 2022, le Conseil d’État avait rejeté sa demande de suspension des procédures engagées contre lui.
Plus récemment, en décembre 2024, la haute juridiction administrative avait déclaré irrecevable un recours en annulation introduit par l’intéressé, en raison d’un dépassement des délais légaux. Ces décisions contrastent avec la rapidité de l’opération menée le 3 juin et alimentent les interrogations sur les circonstances ayant permis sa mise en œuvre.
LIRE AUSSI : Pluie diluvienne à Abidjan : La vigilance orange annoncée au lendemain d’une vaste opération de déguerpissement
L’argument du péril imminent absent
Dans plusieurs opérations de déguerpissement menées à Abidjan, les autorités invoquent généralement le risque d’inondation ou le caractère dangereux des sites occupés. Or, selon les informations disponibles, Koumassi Campement n’avait fait l’objet d’aucune classification officielle comme zone à péril imminent. Aucun rapport technique ni aucune expertise publique n’auraient été présentés aux habitants avant l’arrivée des engins.
L’absence de mesures d’accompagnement a également suscité de nombreuses critiques. Les familles concernées affirment n’avoir bénéficié ni de solution de relogement temporaire ni d’assistance particulière malgré l’urgence de la situation. Autre conséquence relevée par les riverains, les gravats issus des démolitions encombrent désormais plusieurs canaux de drainage. Une situation qui pourrait accentuer les risques d’inondation pendant la saison des pluies.
Face à la controverse, la mairie de Koumassi a publié un communiqué pour préciser qu’elle n’était pas à l’origine de l’opération. La municipalité affirme avoir uniquement assisté à l’exécution d’une procédure judiciaire. Cette position ne suffit toutefois pas à apaiser les interrogations. Des organisations de la société civile réclament désormais la publication de l’ordre d’exécution ayant autorisé le recours à la force publique.
Une affaire aux multiples enjeux
Au-delà du seul cas de Koumassi Campement, cette affaire relance le débat sur la gestion des litiges fonciers à Abidjan. Elle met en évidence les défis liés à la transparence des procédures, à la protection des populations vulnérables et à la responsabilité des différents acteurs impliqués.
Alors que de nombreuses familles restent sans solution après la destruction de leurs logements, les regards se tournent désormais vers les autorités administratives et judiciaires, appelées à faire toute la lumière sur les conditions de cette opération qui continue de susciter indignation et incompréhension.


